Harkis

À quelques brasses de mes 75 balais, à un âge où les souvenirs ont tendance à s’estomper, il est bon lorsqu’ils se rappellent à nous de les écrire et de les partager. 

Vers 62 ans, après avoir bourlingué, émigré au Canada et travaillé un peu partout, j’ai voulu retrouver et partager, ma retraite venue, quelques valeurs, militer et abreuver des racines que je croyais mortes. Parti à l’âge de 15 ans en Algérie, pied-gris avant le terme, j’étais le Francaoui, le pathos pour les uns, le pied-noir pour d’autres mais, avec une étonnante convergence, je reconnaissais comme ma famille ceux qui m’entouraient, qui étaient et continueraient d’être mes camarades.
À 20 ans, après un passage en métropole, je me retrouvais à nouveau en Algérie, entouré de jeunes engagés et appelés sous un même uniforme. Nombreux étaient ceux qui cherchaient à en savoir plus sur ce pays, sur ses habitants. Nombreux aussi ceux qui avaient mis une barrière entre leurs villes, leurs villages, leurs familles et cette province qu’ils ne voulaient pas reconnaître. N’ayant jamais appris à aimer ce pays, ils ne l’ont jamais aimé.

Avec nous il y avait aussi ces Français au teint bistre que nous appelions les Indigènes, les Français musulmans; ces gens, et leurs pères avant eux, avaient depuis longtemps participé aux diverses épopées de la France. Nous les retrouvions dans cette nouvelle aventure, non seulement dans des corps de troupe, Tirailleurs, Spahis et autres, mais aussi parmi les forces supplétives de l’armée française, soldats irréguliers recrutés à la faveur de la guerre : « Groupes mobiles de sécurité » (GMS), « Groupes mobiles de police rurale » (GMPR). Très concernés par ce nouveau conflit où leur population, leurs familles, leurs vies étaient menacés, c’était pour eux un véritable engagement où la solde n’avait rien à voir (750 francs anciens, environ 1 euro par jour). Ils se retrouvaient dans des « goums militaires » ou « harkas », formant des groupes d’autodéfense, des commandos de chasse comme le commando Georges. C’étaient des gens qui, pour la plupart, n’avaient jamais vu ce pays, cette terre de France, qu’ils apprirent à respecter, à saluer et dans certains cas à aimer. Encadrés par des officiers et sous-officiers métropolitains ou pieds-noirs, souvent mêlés à de jeunes appelés venus de leurs lointaines villes ou villages de France, ils se montrèrent courageux souvent jusqu’au sacrifice. Pour eux, le mot « colon » n’avait pas été vidé de sa substance noble pour laisser la place au « colonialisme ».

Pour chaque Harki, ce choix fut un choix de combattant, visant à transformer sa vie en destin. En se tenant debout, en voulant être un homme libre, il a tout perdu. Il a tout abandonné, pourtant, resté debout il n’a pas fléchi. Jamais il n’a renoncé. Il a conservé en lui son orgueil et sa fierté. Il a porté très haut son honneur.

Ces hommes avaient choisi la fidélité, l’honneur, la loyauté à la parole donnée et au drapeau tricolore. La France leur est redevable. Mais l’ingratitude des hommes qui se sont succédé aux affaires de l’État a manqué à tous ses devoirs. Ils ont été nos frères d’armes, soyons fiers d’eux et surtout ne les oublions pas, c’est un impérieux devoir pour nous. Aujourd’hui, les derniers Harkis dérangent, les politiciens émettent des idées, des opinions, font des suggestions. Tel ministre voudrait une journée particulière pour honorer les combattants qu’ils furent, plutôt que de les intégrer à la grande famille des anciens qui ont combattu pour la France.

En septembre 2010, M. Hubert Falco, secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens Combattants, déclarait : « Ces Français n’ont pas droit, dans la mémoire collective, à la même évocation que les Poilus ou les Résistants, parce qu’ils furent engagés dans une « sale guerre » ! Sans doute, même si leur sacrifice fut aussi noble et digne de mémoire, est-il plus facile de célébrer des héros vainqueurs que des soldats morts pour rien. »

Tel autre ministre ouvre en chambre un débat, pour que leur soient versés les quelques sous que la France leur doit. Par contre tel autre politicien, probablement un de ceux qui, par leurs actions, aidèrent le FLN à armer les égorgeurs, propose, suggère et insiste pour faire défiler, le 14 juillet 2012, des troupes algériennes sur les Champs-Élysées.

On reçoit en France des ex-FLN reconvertis politiquement, avec du sang sur les mains, venant se faire soigner dans les meilleurs hôpitaux; leurs descendants bénéficient des plus grandes largesses alors que nos Harkis sont restés longtemps dans l’oubli et la misère, certains ne pouvant même pas se faire reconnaître comme Français.
L’histoire de l’Algérie Française et de ceux qui se sont battus pour la conserver restera à jamais gravée dans ma mémoire de pied-gris et, je l’espère, dans la vôtre qui l’avez vécue, pour être transmise à vos enfants.

J.- P. Marcellin.

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